Chroniques d’une fonctionnaire blasée

Parce que la fonction publique abrutit

Beauté fatale, quand j’te vois, j’pédale mai 20, 2009

Classé dans : Faits divers — monosyllabus @ 5:04
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De grands sages s’évertuent depuis des lustres à nous faire comprendre que dans la vie, tout est relatif. Selon Oscar Wilde, la beauté est dans les yeux de celui qui regarde. Je veux bien le croire, lui, et tous les autres qui adhèrent à son discours, mais je dois encore m’en convaincre.

C’est magnifique, un tapis de fleurs jaunes que le timide soleil du printemps a fait éclore. C’est beau, loin, loin dans la prairie… mais qu’un pissenlit ne s’avise pas d’élire domicile dans ma pelouse manucurée. En fière banlieusarde armée jusqu’aux dents contre tout ce qui pourrait attaquer mon domaine, je n’en ferais qu’une bouchée. Personnellement, le mouton jaune de l’horticulture, je le préfère en compost. Tiens, un premier exemple de relativisme.

Difficile à croire pour les matous nord-américains, mais dans certaines parties du globe, on vénère les véritables courbes féminines autant que les vaches sacrées en Inde. (Bon, ce n’est peut-être pas le meilleur exemple.) C’est que les mâles dignes de ce nom savent que le matériel coussiné offre plus de confort durant les séances de brasse-camarade. Que je me le tienne pour dit, je ne bondirai pas de surprise la prochaine fois qu’on me dira les yeux remplis de braise que mon gros corps est sublime… Relativisons.

Soyons honnêtes, il n’y a qu’une mère en post-labeur ou un père encore traumatisé de l’accouchement pour distinguer une quelconque beauté chez un nouveau-né. Entre Alien et bébé Pomerleau, le commun des mortels n’y voit que du feu. C’est d’ailleurs à se demander pourquoi tous les nouveaux parents tiennent tant à immortaliser ce moment sur papier glacé ou, pire encore, sur support audio-vidéo haute définition. Les polaroids de ma naissance me donnaient froid dans le dos : j’ose à peine imaginer le film d’horreur sur écran géant! Encore une question de relativisme, je présume.

Pourtant, certaines choses semblent faire l’unanimité. Peut-on s’empêcher de rêver devant les eaux limpides de Bora Bora, de lancer des « oooh-aaah » sous les lumières d’un spectacle pyrotechnique, de saliver à la vue d’un gâteau au chocolat décadent?

Reste à savoir maintenant s’il est préférable d’attirer les regards de tous et chacun, ou de mériter l’admiration de quelques privilégiés. Je crois avoir déjà répondu à la question… et vous?

 

Fini, l’hiver? avril 7, 2009

Classé dans : Faits divers, chronique — monosyllabus @ 5:15
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Si j’en crois le gérant moustachu du département des gogosses automobiles du Wal-Mart, l’hiver est bel et bien fini depuis le 12 mars. Que votre balai à neige ne s’avise surtout pas de rendre l’âme après cette date fatidique, parce que le géant américain a décidé que la disparition du blanc hivernal coïncidait avec le « peak » de la vente d’antidépresseurs dans les pharmacies québécoises.

Partis, les grattoirs. Partis, les dégivreurs. Vides les tablettes, je vous dis, vides! Profits obligent, on retourne tout en bloc aux fournisseurs de peur de rester coincés avec quelques articles bon marché. Décider des besoins de ses clients, voilà le secret de la richesse!

Pauvre petite consommatrice que je suis, j’ai fini par développer le syndrome de l’écureuil. Je fais des réserves, au cas où. Du lave-glace mur à mur, de la pellicule plastique à en recouvrir le toit du Stade olympique, une montagne de papier cul (3 épaisseurs, ça gruge encore plus d’espace), et j’en passe. Je ne me considère pas comme une acheteuse compulsive, mais je ne passe jamais à côté d’une bonne affaire. Les fluctuations du marché n’ont qu’à bien se tenir, j’ai de quoi subsister encore quelques années.

En attendant la fonte des neiges tardives, je fais l’inventaire de mon avoir. Manque plus que trois acres de terres et un local commercial de 15 000 pieds carrés pour faire concurrence à celui qui a décidé que je n’avais plus besoin de déneiger ma voiture. Petit à petit, l’oiseau fait son nid et bibi aussi!

Regardez-moi bien arriver, Monsieur Chose, parce que la madame est pas contente…

 

Êtes-vous toutes sortes d’affaires? mars 14, 2009

Classé dans : Faits divers — monosyllabus @ 9:19

Je refuse de lui faire de la publicité, mais je suis tombée sur un site Web qui a changé ma vie. C’est au beau milieu d’une crise aigue de manque de motivation au travail que c’est arrivé. Sans trop savoir ce que je faisais, j’ai ouvert la porte à l’inconnu : le merveilleux monde des tests qui mesurent toutes sortes d’affaires.

En un après-midi, j’ai appris que je vivais mal l’abandon, que j’étais cacaomane, que j’entretenais une drôle de relation avec le pouvoir, que j’étais intolérante et, pour finir le plat, que je n’avais peut-être pas fini ma crise d’ado. Ouf… Ouvrez-moi le bottin à la section « psy », je vous prie. Au moins, je connais les chemins vers l’orgasme. C’est toujours ça. Quand mes défauts me feront la vie dure, j’aurai au moins quelque chose sur quoi me rabattre.

Me voilà donc mieux renseignée sur ma petite personne. J’ai maintenant tout ce qu’il me faut au bout de ma souris pour aspirer à développer l’âme d’une geisha, à partir seule en voyage, à me servir de ma bouche pour séduire (!) et à gérer mon territoire. Inutile de vous dire que ma quête du bonheur est bel et bien révolue. Qui aurait cru que je n’étais qu’à quelques clics de le trouver?

Imaginez, je n’ai pas encore exploré le dixième de ce que contient cette petite mine d’or. Quel être extraordinaire serais-je devenue dans quelques mois? Profitez des courtes lignes que je daigne encore vous offrir, parce que d’ici peu, je me serai élevée à un niveau qu’un seul privilégié avait pu atteindre jusque-là. Oui, nous serons bien seuls, Raël et moi, du haut de notre tour de cristal.

Tiens, je me demande s’il y a un test pour mesurer l’humilité…

 

La parade du last call mars 11, 2009

Classé dans : chronique — monosyllabus @ 12:46
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Je ne tiens jamais, ou très rarement, jusqu’à la parade du last call. Vous savez, ce rituel de séduction nocturne auquel s’adonne la faune juvénile quand il ne lui reste plus que quelques chansons sirupeuses pour briller sous les stroboscopes? Celui où défilent des femelles, plus dévêtues les unes que les autres, dans l’espoir d’attirer le regard du mâle alpha de la meute? Et à l’inverse de la chaîne alimentaire, ce n’est pas le moins fort qui sera mangé le premier… Je m’éclipse généralement avant ce malheureux étalage de manques affectifs, de peur de croiser la trajectoire d’une giclée de phéromones perdues. Il faut bien que vieillesse se pousse pour que jeunesse se passe!

Mais à quel âge est-ce qu’on devient vieux? À 34 ans, j’espère me poser longtemps la question, preuve que je ne me considère pas encore mûre pour l’auspice. À peine quelques ridulettes, encore le goût de l’aventure, des mini-jupes, des talons hauts et des cocktails multicolores sirotés en bonne compagnie, je crois avoir pas mal tout ce qu’il faut pour rester jeune d’esprit. Bon, j’ai bien une armée de cheveux gris qui sont apparus prématurément, résidus héréditaires que j’essaie de camoufler tant bien que mal, mais sinon, tout baigne.

Pourtant, une simple virée dans les bars m’amène inévitablement à me regarder dans le miroir en me demandant où est passée ma jeunesse, mais surtout, quand elle a fini par me lâcher! Hier encore, mon corps me suivait dans mes nuits de batifolage. Juchée sur un promontoire aux abords de la piste de danse et habitée par les rythmes plus ou moins endiablés que crachaient les boîtes de son, je me dandinais à m’en disloquer les hanches. Aujourd’hui, je me magasine un siège dans un coin quasi désert de l’endroit, regardant de loin celles qui ont pris ma place sur le piédestal. Mon audace se serait-elle enfuie par la même porte que la fermeté de mon galbe? Le monde m’a appartenu tant et aussi longtemps que mes attributs féminins ont bien voulu pointer le Nord. Depuis, j’ai un penchant de plus en plus marqué pour le continent austral.

Bon, bon, il ne faudrait tout de même pas dramatiser. La vieille est encore capable – elle n’en a simplement plus envie! C’est tout de même charmant de s’endormir blottie sous sa couette au terme d’une bonne séance de Sex and the City, arrosée de quelques verres de jus de canneberge. (Ben quoi? C’est moins dur pour le foie que les cosmos et excellent pour la santé du transit urinaire.) C’est donc vrai que chaque âge a son charme.

Les étapes de la vie arrivent parfois plus vite qu’on ne le pense, mais ce n’est pas une raison pour les devancer. Oui, j’assume mon affection pour les tailles élastiques et les soutiens-gorge tout confort, mais je me refuse encore de m’inscrire dans une ligue de curling ou de fouler les terrains de pétanque le beau temps venu. Ça viendra bien, remarquez.

Je me console en me disant que mes années folles auront duré le temps de quelques modes vestimentaires, pas assez pour me mériter une greffe de la hanche à l’aube de mes soixante ans. En attendant les bobos, les pilules et les séances de placotage dans les salles d’attente, je vais tâcher de savourer chaque instant qui passe, parce que je sais plus que jamais que le temps file, qu’on le veuille ou non.

 

Rouge, couleur passion? février 28, 2009

Classé dans : Faits divers — monosyllabus @ 2:25

Je me réveille péniblement. La nuit a été courte. J’ai mal dormi. Je me lève discrètement pour ne pas réveiller l’homme qui se complaît encore dans les draps en pagaille après cette terrible nuit. Dehors, c’est le calme après la tempête. Les arbres ont perdu de leurs branches et le ciel de son éclat. Rien ne sera plus jamais pareil. À l’intérieur, dix années de vie commune jonchent le sol de façon désordonnée. Tout a changé, et pourtant, la scène me semble atrocement familière. Je zigzague jusqu’au lavabo pour débarbouiller mon visage meurtri. L’eau se mêle au sang qui a séché sur ma joue. De fines gouttelettes rosées se précipitent sur l’émail blanc. Le rouge, jadis ma préférée, est une couleur que je ne peux plus voir, mais que j’accepte néanmoins d’arborer de plus en plus souvent.

Rien ne laissait présager un tel dénouement. Quand je lui ai tendu la main la toute première fois, j’étais loin de me douter que ma tête, mon cœur et tout le reste allaient aussi se prendre dans l’engrenage. C’est que les roues tournent lentement, nous balançant au visage quelques filets de graisse au passage pour nous embrouiller la vue. Pas beaucoup, juste ce qu’il faut.

Ce qu’il est beau. Vous devriez le voir dans ses costumes bien taillés, ses jeans ajustés. Même le plus défraîchi de ses pyjamas lui donne un look d’enfer. L’assurance qui transpire par chacune des pores de sa peau, le désir qui se lit dans ses yeux… c’est fou comme il est attirant. C’est son sourire qui m’a gagnée. Je l’observais depuis un moment déjà. Chaque jour, il passait prendre un double espresso au café où je travaillais. Je me dissimulais derrière les colonnes de la cuisine, la toque de papier bien calée sur la tête, comme pour me fondre au décor. Même si j’aimerais croire qu’il a su reconnaître en moi un charme bien caché, je crois que c’est l’odeur de la peur qui l’a fait se retourner sur mon passage. C’est que la race humaine n’a pas encore réussi à chasser la bête qui sommeille en elle, pas plus que les plus bas instincts qui l’animent.

Je m’assois sur le lit. Je le regarde dormir. Il a un air d’ange avec cette mèche de cheveux qui lui tombe sur le visage et ses poings qu’il tient fermés près de son cœur. J’ai une envie folle de le serrer dans mes bras. Je veux le retenir, lui dire que tout va s’arranger, que je vais changer, pour lui. Que je l’aime. Mon amour me serre les tripes si fort que j’en perds la voix. Aucun son ne sort de ma bouche quand je veux lui crier de rester près de moi. Je sais qu’il est déjà loin, même s’il dort à quelques centimètres de moi. J’ai peur qu’il ne s’enfuit de nouveau en voyant mes yeux bouffis et mon air abattu. Il part pour oublier que c’est lui qui m’a mise dans cet état, pour pouvoir recommencer sans trop de culpabilité à la première occasion. Il revient toujours, mais si cette fois c’était la bonne? Qui sinon lui pourrait aimer la fille gauche et pas trop belle que je suis?

Je n’ai jamais eu trop de succès avec les garçons. À l’école, j’étais celle que l’on aimait oublier. Jamais vraiment persécutée, mais jamais trop remarquée non plus. J’avais bien une ou deux amies, mais même elles semblaient parfois oublier mon existence. J’ai néanmoins cheminé à travers les années sans trop de problème, ne me permettant toutefois pas de briller comme l’étoile filante que j’aurais pu devenir. Malgré un potentiel certain, j’ai préféré m’en tenir à la simplicité des études secondaires, pour finir commis dans un bistro sans grande envergure. Quoi de mieux pour une fille ordinaire qu’une existence ordinaire dans un monde ordinaire?

Mais voilà un jour que ce bel inconnu me remarque. À la fois gênée, confuse et exaltée devant la soudaine attention que l’on me prêtait, j’ai accepté sans hésitation aucune de me laisser emporter dans la folie de la passion des premiers jours. Il était arrivé, mon beau prince. Même si j’en avais maintes fois rêvé, je n’avais jamais cru pouvoir goûter un jour au plaisir de l’abandon total. Telle une enfant longtemps privée de dessert, je me suis régalée de chacune des bouchées de ce bonheur dans lequel je croquais maintenant à pleines dents.

Le bonheur est éphémère. Je ne me rappelle plus à quand remonte notre dernier fou rire, notre dernier tête à tête. Je me souviens du 5 mars, ma première enflure. Du 12 mai, ma première entorse. Du 3 juillet, ma première dent cassée. Du 8 août, mon premier œil au beurre noir. Du 13 septembre, du 4 octobre, du 2 novembre… Mon amour me dit qu’on a ce qu’on mérite. Après tout, c’est bien ce que je méritais pour m’être imaginée un instant que la vie pouvait prendre une nouvelle saveur. Il faut savoir garder sa place, et j’ai joué les imposteurs déjà trop longtemps.

Je le sens bouger. Il se réveille. Je lui souris gentiment. Il me regarde avec dédain avant de récupérer ses vêtements en boule sur le plancher et de les enfiler à la hâte. Il me dit qu’il ne peut pas me voir comme ça. Il sort sans même se retourner, en me prévenant qu’il veut trouver la maison rangée à son retour. C’est bizarre, aujourd’hui, je ne me précipite pas pour exécuter ses ordres. J’ignore pourquoi, mais tout l’amour que je voulais encore lui témoigner il y a quelques minutes a disparu.

La vie est ainsi faite. Elle met parfois sur notre route des gens qui nous poussent à grandir. On ne comprend pas toujours tout de suite ce qu’on doit faire de toute cette « croissance », mais un jour, sans qu’on sache trop pourquoi, tout devient clair.

Je pousse l’épais rideau marron qui pare la grande fenêtre du salon. Le ciel est toujours gris, mais je vois poindre à l’horizon une lueur orangée. Je détourne le regard pour pouvoir observer une dernière fois ce que je ne verrai plus jamais. Le coin de la cuisine où je me réfugiais dans l’espoir d’éviter les coups. Le lit où j’ai trop souvent tenté d’acheter la paix. La salle de bains où j’ai cru pleurer cent fois toutes les larmes de mon corps. Je regarde, j’enregistre, puis j’efface tout. Je me dirige d’un pas lent mais décidé vers la porte.

Je fonce droit devant, sans savoir où ma nouvelle route me mènera, consciente que ce sera sans doute vers des cieux plus cléments.

 

L’âne et le boeuf décembre 19, 2007

Classé dans : Faits divers — monosyllabus @ 1:16

Il avait fait chaud pour un 24 décembre. Le bœuf avait travaillé au champ toute la journée, pendant que l’âne aidait son maître à déménager la voisine. Tous deux assoiffés, ils décidèrent d’aller s’abreuver à même l’alambic que le patron dissimulait tant bien que mal dans la grange.

« C’est de la vraie piquette, mais après une journée pareille, faudrait pas s’en plaindre! », s’exclama l’âne en s’installant confortablement à portée de langue de la fuite qu’avait produite un coup de sabot bien flanqué.

« Ouais, mais on a encore une grosse journée devant nous demain, alors il faudrait y aller mollo quand même », répondit le bœuf encore tout endolori. « Je peux pas croire que le cheval a pris des vacances à ce temps-ci de l’année. Quel inconscient… »

« Bah, il est rendu plutôt sénile de toute façon. C’est pas lui qui va sauver la ferme de la faillite », dit l’âne en se léchant les babines. « J’ai entendu la femme du patron discuter avec la voisine aujourd’hui. Paraît qu’ils veulent transformer la grange en Bed and Breakfast pour arrondir les fins de mois. »

« C’est vrai? Ben dans ce cas-là, il faut les aider à vider l’alambic au plus vite. On ne voudrait pas que la commère du village tombe là-dessus! », s’esclaffa le bœuf en ingurgitant une grande lampée de l’enivrant liquide.

L’âne, on ne peut plus content de vider le réservoir, se joignit à son ami dans une beuverie qui s’étira jusqu’à la tombée de la nuit. Les deux comparses ronflaient à qui mieux mieux quand ils furent réveillés par leurs patrons qui se chamaillaient.

« Tu peux pas les amener là, j’ai pas ramassé “la chose”! On va avoir l’air fin s’ils nous dénoncent! », s’époumonait le patron, semblant ne pas réaliser que le volume de ses arguments n’aiderait sûrement pas sa cause.

« Tu crois qu’on a le temps de faire du ménage? », disait sa femme. « Elle est prête à éclater! Tu veux qu’elle accouche sur le plancher du salon, peut-être? »

« Bon, bon, ça va… Mais tu les fais attendre deux minutes », répondit le patron en s’élançant en direction de la grange. « Un Bed and Breakfast, en plein désert, soupira-t-il, si j’avais su qu’on aurait des clients… »

L’âne et le bœuf empâtés n’eurent pas le temps de déguerpir. L’alcool ayant exalté leur courage mais ralenti leurs réflexes, ils restèrent bien étendus sur la paille, résolus à affronter l’homme qui arrivait à toutes jambes. À peine avait-il traversé le seuil de la porte que le fermier comprit ce qui s’était passé. L’âne et le bœuf tout avachis, la paille détrempée sous leurs pattes, l’alambic cabossé : il était évident que ses bêtes de somme avaient trinqué sans lui. Il ouvrait la bouche pour s’époumoner davantage quand il entendit sa femme approcher avec les invités inattendus. L’âne et le bœuf soupirèrent de soulagement en chœur, pensant qu’ils l’avaient échappé belle… pour l’instant!

« Elle marche drôlement vite pour une bonne-femme enceinte! », se dit le fermier qui avait de plus en plus de mal à contenir sa colère. « Vous deux, vous allez au moins vous rendre utile et garder nos invités au chaud! » Les deux ivrognes se levèrent de peine et de misère et s’installèrent là où leur indiquait leur patron.

La future mère était un peu dégoûtée par l’état des lieux, mais sans réservation, c’est le mieux qu’ils avaient pu trouver elle et son mari. Elle s’assit sur un banc de bois, dur et froid, entre l’âne et le bœuf. Encore réticente face à sa chambre improvisée, elle regarda d’un air apeuré son mari, qui lui-même avait l’air inquiet. « Elles ne vont pas s’emballer vos bêtes, là? », demanda-t-il au couple de fermiers. « Craignez rien, elles ne bougeront pas de là », dit le fermier en retenant un fou rire qui s’était emparé de lui malgré sa mauvaise humeur.

La femme se détendit un peu et commençait à apprécier la chaleur que dégageaient les deux chaufferettes de fortune. Le mari décida donc de s’asseoir auprès d’elle et essaya de s’endormir tandis que le fermier et sa femme regagnaient leur demeure.

Au petit matin, quand le coq chanta, l’homme trouva sa femme serrant sur son cœur un bébé tout rose. « Mais… qu’est-ce qui s’est passé? Comment se fait-il que je n’aie rien entendu?! », balbutia-t-il en s’appuyant sur un coude, les yeux encore à moitié fermés.

« J’en sais trop rien… quand je me suis réveillée, le bébé était couché près de moi, entouré de cadeaux arrivés de je ne sais trop où…», lui dit sa femme, visiblement perturbée par la tournure des événements. « Bon, un autre mystère », répondit-il agacé. « Ça tombe enceinte comme par magie et ça accouche de la même façon! »

L’âne et le bœuf, témoins de la scène, ricanaient dans leur barbe. Parce qu’eux avaient compris ce qui s’était passé… Eh oui, dites-moi qui a besoin d’un épidural quand on respire les vapeurs d’alcool digérées quatre fois par un ruminant aussi gros qu’odorant?

 

Enfants, mode d’emploi décembre 12, 2007

Classé dans : chronique — monosyllabus @ 3:37
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On se demande parfois comment font les enfants pour se mettre dans des situations impossibles. Les scientifiques et pédagogues de ce monde vous répondront sans doute que tout est dans l’apprentissage. Eh bien moi, j’ai une autre théorie : c’est un complot orchestré par le Créateur lui-même pour nous faire damner, nous, les parents.

Parce qu’on les aime nos bouts de choux, ah ça oui! Mais ils ont franchement le don de nous faire passer par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Des bleus qu’ils s’infligent à se cogner dans les murs, au rouge qui nous décore le visage à chaque nouvel « exploit » de notre progéniture.

Si chaque poupon n’arrive pas avec son mode d’emploi, ce n’est pas parce qu’il n’en existe pas un. C’est que quelqu’un l’a mis aux poubelles avec les restants de dinde du dernier réveillon. Il doit bien se bidonner, le gars d’en haut, à nous regarder tenter par tous les moyens de préserver ne serait-ce qu’une parcelle de santé mentale.

Mais comment rester sain d’esprit entre la diarrhée explosive du petit dernier, les visites impromptues de la belle-famille et les remontrances du Dr Spock? Entre la fillette qui reste juchée au sommet des structures de jeux refusant de redescendre et le petit frère qui se casse la figure en voulant jouer à Evil Knievel avec sa rutilante bécane? Et que dire de l’aîné qui reste coincé dans les toilettes publiques? Du magnifique bricolage que la petite a fabriqué avec les perles véritables de grand-maman?…

Jadis une personne équilibrée, j’ai aujourd’hui tout le profil de la parfaite sociopathe à temps partiel. L’idée pour moi d’une soirée réussie, c’est de me coucher avant 9 h, en faisant un grand détour pour ne pas voir la vaisselle qui s’accumule dans la cuisine et encore un autre pour ne pas trébucher dans la lessive qui pousse comme des champignons dans toutes les pièces de la maison.

Bien sûr, la parentalité a ses bons côtés : c’est magnifique, un enfant qui dort…

Oui, le maître d’œuvre a bien fait les choses. Si nos petits trésors ne viennent pas sans prix, c’est pour nous garder les pieds sur terre, dans des pantoufles de béton armé. Vous imaginez à quel point il serait facile de tomber dans la complaisance après avoir pondu pareil joyau? Le pétage de bretelles ne résiste pas bien longtemps à une crise bien sentie en plein centre d’achats ou à un pot de caramel renversé sur le plancher de la cuisine.

Si l’amour inconditionnel existe, c’est qu’on a nos enfants pour nous rappeler que la perfection n’est pas de ce monde, et que de toute façon, la vie serait bien moche si tout était parfait.

 

C’est la fin du monde! décembre 10, 2007

Classé dans : chronique — monosyllabus @ 2:09

Jean Leloup est un menteur. La fin du monde n’est pas à 7 heures. Elle est de 9 à 5.

Mes notions d’enseignement religieux étant plutôt rouillées, j’ai dû consulter mon petit catéchisme pour confirmer ce qui est en train de se passer. Les plaies d’Égypte nous tombent dessus, une à une.

La première, appelons-la Germaine, sévit depuis un bon moment déjà. Telle un ouaouaron repus par une belle soirée d’été, Germaine coasse. Sans cesse, elle se fait aller le gorgoton. « T’as entendu ce qu’un tel a dit? T’as vu comment elle est habillée? Je vais les dénoncer, moi, les fraudeurs du bureau… » Eh oui, Germaine aime ses ragots. Et personne n’y échappe. Travailler aux côtés de Germaine, c’est un peu comme essayer de faire passer un chameau dans le chas d’une aiguille (tiens, il m’a vraiment servie mon petit catéchisme…).

Et le problème avec des plaies pareilles, c’est qu’elles n’arrivent jamais seules. Parce que Germaine a des amies… des disciples, devrais-je dire. Il y a Gertrude (affectueusement surnommée “Econoline”), butch s’il en est une, qui baise le sol que foule Germaine. Il y a également Graziella, que l’on soupçonne d’avoir eu ses enfants par l’intervention du Saint-Esprit et qui veille au grain pour assurer la protection de son gourou. Puis, il y a Gaétane, que Germaine a récemment attirée dans son clan, seule apôtre pour qui il y a encore de l’espoir.

Parce qu’il faut lui donner ça, à Germaine. Femme persuasive aux talents innés de comédienne, elle n’a aucun mal à se trouver un auditoire. Elle n’a qu’à ouvrir la bouche pour qu’accourent les curieux. Pas assez de spectateurs? Allez hop! Une petite larme… Oui, Germaine sait vraiment comment accrocher une foule.

Heureusement, quelques irréductibles résistent à l’empire germain. Grâce au mocha java, potion concoctée par le druide Bell Pastrix, ils vaincront… Et on se rappelera de Germaine comme la nuisance qu’elle était, l’insecte collé au papier tue-mouches…

Oui, c’est la fin du monde. Et parfois, on a la fin qu’on mérite.

 

Un hôtel, trois filles et une tonne de crabes! décembre 6, 2007

Classé dans : Faits divers — monosyllabus @ 4:56
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Trois fonctionnaires désabusées en quête de farniente s’en allaient à Cuba. Maillots, brosses à dents et Immodium parés, il ne manquait plus que le soleil et les cocktails del dia pour officialiser l’escapade.

Avec un forfait écono booké à la dernière minute, il ne fallait pas s’attendre au luxe du Ritz ni aux plages de sable blanc du lagon bleu. Tout de même fort satisfaites de leur sort, elles ont tôt fait de s’approprier les lieux. La luxuriante piscine (un carré avec de l’eau), la salle d’exercice (un vélo stationnaire), le splendide buffet du soir (bac à recyclage des restants de la journée) et la magnifique baie sablonneuse (capacité : 5 chaises longues). Sans oublier le fameux bar du bord de la plage (le « bôr », pour les intimes), où elles s’adonnaient à un peu de lecture (les étiquettes de rhum).

C’est d’ailleurs au bôr que la plus naïve des trois s’est mise à vanter ses aventures d’apprentie voyageuse :

« J’ai vu un crabe à la porte de ma chambre à Cancun », dit-elle tout émerveillée en singeant la petite danse que la bête effarouchée lui avait faite. « J’vous l’dis! Y’était gros d’même! »

« Wow! », s’exclamèrent ses comparses, en pensant qu’il valait mieux se montrer enthousiaste et en finir au plus vite avec l’histoire insipide.

Au moment où elles croyaient être sorties du bois, la naïve s’est écriée :

« R’gardez! Des crabes! »

« Non mais, elle va nous lâcher avec ses visions animales?! », se dirent tout bas les deux autres. Mais à peine avaient-elles pris leurs cliques et leurs claques qu’elles virent la source du brouhaha qui s’élevait derrière elles. Il n’y avait pas qu’un crabe dansant, mais des centaines, voire des milliers!

Ce que le voyagiste avait omis de mentionner, c’est que les trois pauvres filles avaient choisi la période de reproduction des crustacés pour faire la paresse. Tous les coins et recoins du complexe hôtelier étaient propices aux ébats latéraux des invités inattendus. Une simple visite aux toilettes s’avérait une véritable expédition. Le retour à la chambre aux petites heures, encore plus effrayant. Et que dire du trajet vers la discothèque sous les étoiles?

Le petit crabe mexicain semblait tout à coup bien insignifiant et la petite danse accompagnant l’anecdote, encore plus…

 

Les racoons contre-attaquent! décembre 4, 2007

Classé dans : Faits divers — monosyllabus @ 8:56
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J’ai des visiteurs nocturnes. J’ai aussi des poubelles. Mes visiteurs aiment les poubelles.

Toute innocente que j’étais, je ne me doutais pas en emménageant dans mon nouveau quartier, bordé d’un charmant boisé, que des voisins à quatre pattes reluquaient mes déchets. D’abord plutôt discrets, élaborant sans doute leur plan d’attaque, les fouineurs aguerris se sont tapé les cuisses en voyant leur butin. Aucun obstacle n’entravant leur chemin, lumière tamisée, festin digne d’un roi… Il n’en fallait pas plus pour que la nouvelle se répande. Qui aurait cru que le bouche à oreille était aussi efficace chez la gent animale?

 Si leur première visite a laissé peu de traces, on ne peut en dire autant des suivantes. Sans doute rassasiées par les ordures du voisinage de plus en plus populeux, les bestioles étaient de plus en plus sélectives. N’en pouvant plus de cueillir les restants de leurs fringales sur ma pelouse, et après quelques vaines tentatives de bravade en pantoufles et robe de chambre, j’ai décidé de prendre les grands moyens : j’ai filé à la quincaillerie du coin, avec tous les hommes dignes de ce nom, et je me suis procurée rien de moins qu’une strap à crochets. Et vlan! Ils n’ont qu’à bien se tenir, les ratons!

Saviez-vous que c’est brillant, un raton? C’est ce que j’ai réalisé au lendemain de ma grande entreprise. Poubelle et strap à crochets reposaient tout affalées dans un champ d’immondices. Force m’est d’avouer que je ne fais pas le poids face à mes adversaires.

Dans ma prochaine vie, je veux être un raton.