Chroniques d’une fonctionnaire blasée

Parce que la fonction publique abrutit

L’âne et le boeuf décembre 19, 2007

Classé dans : Faits divers — monosyllabus @ 1:16

Il avait fait chaud pour un 24 décembre. Le bœuf avait travaillé au champ toute la journée, pendant que l’âne aidait son maître à déménager la voisine. Tous deux assoiffés, ils décidèrent d’aller s’abreuver à même l’alambic que le patron dissimulait tant bien que mal dans la grange.

« C’est de la vraie piquette, mais après une journée pareille, faudrait pas s’en plaindre! », s’exclama l’âne en s’installant confortablement à portée de langue de la fuite qu’avait produite un coup de sabot bien flanqué.

« Ouais, mais on a encore une grosse journée devant nous demain, alors il faudrait y aller mollo quand même », répondit le bœuf encore tout endolori. « Je peux pas croire que le cheval a pris des vacances à ce temps-ci de l’année. Quel inconscient… »

« Bah, il est rendu plutôt sénile de toute façon. C’est pas lui qui va sauver la ferme de la faillite », dit l’âne en se léchant les babines. « J’ai entendu la femme du patron discuter avec la voisine aujourd’hui. Paraît qu’ils veulent transformer la grange en Bed and Breakfast pour arrondir les fins de mois. »

« C’est vrai? Ben dans ce cas-là, il faut les aider à vider l’alambic au plus vite. On ne voudrait pas que la commère du village tombe là-dessus! », s’esclaffa le bœuf en ingurgitant une grande lampée de l’enivrant liquide.

L’âne, on ne peut plus content de vider le réservoir, se joignit à son ami dans une beuverie qui s’étira jusqu’à la tombée de la nuit. Les deux comparses ronflaient à qui mieux mieux quand ils furent réveillés par leurs patrons qui se chamaillaient.

« Tu peux pas les amener là, j’ai pas ramassé “la chose”! On va avoir l’air fin s’ils nous dénoncent! », s’époumonait le patron, semblant ne pas réaliser que le volume de ses arguments n’aiderait sûrement pas sa cause.

« Tu crois qu’on a le temps de faire du ménage? », disait sa femme. « Elle est prête à éclater! Tu veux qu’elle accouche sur le plancher du salon, peut-être? »

« Bon, bon, ça va… Mais tu les fais attendre deux minutes », répondit le patron en s’élançant en direction de la grange. « Un Bed and Breakfast, en plein désert, soupira-t-il, si j’avais su qu’on aurait des clients… »

L’âne et le bœuf empâtés n’eurent pas le temps de déguerpir. L’alcool ayant exalté leur courage mais ralenti leurs réflexes, ils restèrent bien étendus sur la paille, résolus à affronter l’homme qui arrivait à toutes jambes. À peine avait-il traversé le seuil de la porte que le fermier comprit ce qui s’était passé. L’âne et le bœuf tout avachis, la paille détrempée sous leurs pattes, l’alambic cabossé : il était évident que ses bêtes de somme avaient trinqué sans lui. Il ouvrait la bouche pour s’époumoner davantage quand il entendit sa femme approcher avec les invités inattendus. L’âne et le bœuf soupirèrent de soulagement en chœur, pensant qu’ils l’avaient échappé belle… pour l’instant!

« Elle marche drôlement vite pour une bonne-femme enceinte! », se dit le fermier qui avait de plus en plus de mal à contenir sa colère. « Vous deux, vous allez au moins vous rendre utile et garder nos invités au chaud! » Les deux ivrognes se levèrent de peine et de misère et s’installèrent là où leur indiquait leur patron.

La future mère était un peu dégoûtée par l’état des lieux, mais sans réservation, c’est le mieux qu’ils avaient pu trouver elle et son mari. Elle s’assit sur un banc de bois, dur et froid, entre l’âne et le bœuf. Encore réticente face à sa chambre improvisée, elle regarda d’un air apeuré son mari, qui lui-même avait l’air inquiet. « Elles ne vont pas s’emballer vos bêtes, là? », demanda-t-il au couple de fermiers. « Craignez rien, elles ne bougeront pas de là », dit le fermier en retenant un fou rire qui s’était emparé de lui malgré sa mauvaise humeur.

La femme se détendit un peu et commençait à apprécier la chaleur que dégageaient les deux chaufferettes de fortune. Le mari décida donc de s’asseoir auprès d’elle et essaya de s’endormir tandis que le fermier et sa femme regagnaient leur demeure.

Au petit matin, quand le coq chanta, l’homme trouva sa femme serrant sur son cœur un bébé tout rose. « Mais… qu’est-ce qui s’est passé? Comment se fait-il que je n’aie rien entendu?! », balbutia-t-il en s’appuyant sur un coude, les yeux encore à moitié fermés.

« J’en sais trop rien… quand je me suis réveillée, le bébé était couché près de moi, entouré de cadeaux arrivés de je ne sais trop où…», lui dit sa femme, visiblement perturbée par la tournure des événements. « Bon, un autre mystère », répondit-il agacé. « Ça tombe enceinte comme par magie et ça accouche de la même façon! »

L’âne et le bœuf, témoins de la scène, ricanaient dans leur barbe. Parce qu’eux avaient compris ce qui s’était passé… Eh oui, dites-moi qui a besoin d’un épidural quand on respire les vapeurs d’alcool digérées quatre fois par un ruminant aussi gros qu’odorant?

 

Enfants, mode d’emploi décembre 12, 2007

Classé dans : chronique — monosyllabus @ 3:37
Tags: , ,

On se demande parfois comment font les enfants pour se mettre dans des situations impossibles. Les scientifiques et pédagogues de ce monde vous répondront sans doute que tout est dans l’apprentissage. Eh bien moi, j’ai une autre théorie : c’est un complot orchestré par le Créateur lui-même pour nous faire damner, nous, les parents.

Parce qu’on les aime nos bouts de choux, ah ça oui! Mais ils ont franchement le don de nous faire passer par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Des bleus qu’ils s’infligent à se cogner dans les murs, au rouge qui nous décore le visage à chaque nouvel « exploit » de notre progéniture.

Si chaque poupon n’arrive pas avec son mode d’emploi, ce n’est pas parce qu’il n’en existe pas un. C’est que quelqu’un l’a mis aux poubelles avec les restants de dinde du dernier réveillon. Il doit bien se bidonner, le gars d’en haut, à nous regarder tenter par tous les moyens de préserver ne serait-ce qu’une parcelle de santé mentale.

Mais comment rester sain d’esprit entre la diarrhée explosive du petit dernier, les visites impromptues de la belle-famille et les remontrances du Dr Spock? Entre la fillette qui reste juchée au sommet des structures de jeux refusant de redescendre et le petit frère qui se casse la figure en voulant jouer à Evil Knievel avec sa rutilante bécane? Et que dire de l’aîné qui reste coincé dans les toilettes publiques? Du magnifique bricolage que la petite a fabriqué avec les perles véritables de grand-maman?…

Jadis une personne équilibrée, j’ai aujourd’hui tout le profil de la parfaite sociopathe à temps partiel. L’idée pour moi d’une soirée réussie, c’est de me coucher avant 9 h, en faisant un grand détour pour ne pas voir la vaisselle qui s’accumule dans la cuisine et encore un autre pour ne pas trébucher dans la lessive qui pousse comme des champignons dans toutes les pièces de la maison.

Bien sûr, la parentalité a ses bons côtés : c’est magnifique, un enfant qui dort…

Oui, le maître d’œuvre a bien fait les choses. Si nos petits trésors ne viennent pas sans prix, c’est pour nous garder les pieds sur terre, dans des pantoufles de béton armé. Vous imaginez à quel point il serait facile de tomber dans la complaisance après avoir pondu pareil joyau? Le pétage de bretelles ne résiste pas bien longtemps à une crise bien sentie en plein centre d’achats ou à un pot de caramel renversé sur le plancher de la cuisine.

Si l’amour inconditionnel existe, c’est qu’on a nos enfants pour nous rappeler que la perfection n’est pas de ce monde, et que de toute façon, la vie serait bien moche si tout était parfait.

 

C’est la fin du monde! décembre 10, 2007

Classé dans : chronique — monosyllabus @ 2:09

Jean Leloup est un menteur. La fin du monde n’est pas à 7 heures. Elle est de 9 à 5.

Mes notions d’enseignement religieux étant plutôt rouillées, j’ai dû consulter mon petit catéchisme pour confirmer ce qui est en train de se passer. Les plaies d’Égypte nous tombent dessus, une à une.

La première, appelons-la Germaine, sévit depuis un bon moment déjà. Telle un ouaouaron repus par une belle soirée d’été, Germaine coasse. Sans cesse, elle se fait aller le gorgoton. « T’as entendu ce qu’un tel a dit? T’as vu comment elle est habillée? Je vais les dénoncer, moi, les fraudeurs du bureau… » Eh oui, Germaine aime ses ragots. Et personne n’y échappe. Travailler aux côtés de Germaine, c’est un peu comme essayer de faire passer un chameau dans le chas d’une aiguille (tiens, il m’a vraiment servie mon petit catéchisme…).

Et le problème avec des plaies pareilles, c’est qu’elles n’arrivent jamais seules. Parce que Germaine a des amies… des disciples, devrais-je dire. Il y a Gertrude (affectueusement surnommée “Econoline”), butch s’il en est une, qui baise le sol que foule Germaine. Il y a également Graziella, que l’on soupçonne d’avoir eu ses enfants par l’intervention du Saint-Esprit et qui veille au grain pour assurer la protection de son gourou. Puis, il y a Gaétane, que Germaine a récemment attirée dans son clan, seule apôtre pour qui il y a encore de l’espoir.

Parce qu’il faut lui donner ça, à Germaine. Femme persuasive aux talents innés de comédienne, elle n’a aucun mal à se trouver un auditoire. Elle n’a qu’à ouvrir la bouche pour qu’accourent les curieux. Pas assez de spectateurs? Allez hop! Une petite larme… Oui, Germaine sait vraiment comment accrocher une foule.

Heureusement, quelques irréductibles résistent à l’empire germain. Grâce au mocha java, potion concoctée par le druide Bell Pastrix, ils vaincront… Et on se rappelera de Germaine comme la nuisance qu’elle était, l’insecte collé au papier tue-mouches…

Oui, c’est la fin du monde. Et parfois, on a la fin qu’on mérite.

 

Un hôtel, trois filles et une tonne de crabes! décembre 6, 2007

Classé dans : Faits divers — monosyllabus @ 4:56
Tags: , , , , ,

Trois fonctionnaires désabusées en quête de farniente s’en allaient à Cuba. Maillots, brosses à dents et Immodium parés, il ne manquait plus que le soleil et les cocktails del dia pour officialiser l’escapade.

Avec un forfait écono booké à la dernière minute, il ne fallait pas s’attendre au luxe du Ritz ni aux plages de sable blanc du lagon bleu. Tout de même fort satisfaites de leur sort, elles ont tôt fait de s’approprier les lieux. La luxuriante piscine (un carré avec de l’eau), la salle d’exercice (un vélo stationnaire), le splendide buffet du soir (bac à recyclage des restants de la journée) et la magnifique baie sablonneuse (capacité : 5 chaises longues). Sans oublier le fameux bar du bord de la plage (le « bôr », pour les intimes), où elles s’adonnaient à un peu de lecture (les étiquettes de rhum).

C’est d’ailleurs au bôr que la plus naïve des trois s’est mise à vanter ses aventures d’apprentie voyageuse :

« J’ai vu un crabe à la porte de ma chambre à Cancun », dit-elle tout émerveillée en singeant la petite danse que la bête effarouchée lui avait faite. « J’vous l’dis! Y’était gros d’même! »

« Wow! », s’exclamèrent ses comparses, en pensant qu’il valait mieux se montrer enthousiaste et en finir au plus vite avec l’histoire insipide.

Au moment où elles croyaient être sorties du bois, la naïve s’est écriée :

« R’gardez! Des crabes! »

« Non mais, elle va nous lâcher avec ses visions animales?! », se dirent tout bas les deux autres. Mais à peine avaient-elles pris leurs cliques et leurs claques qu’elles virent la source du brouhaha qui s’élevait derrière elles. Il n’y avait pas qu’un crabe dansant, mais des centaines, voire des milliers!

Ce que le voyagiste avait omis de mentionner, c’est que les trois pauvres filles avaient choisi la période de reproduction des crustacés pour faire la paresse. Tous les coins et recoins du complexe hôtelier étaient propices aux ébats latéraux des invités inattendus. Une simple visite aux toilettes s’avérait une véritable expédition. Le retour à la chambre aux petites heures, encore plus effrayant. Et que dire du trajet vers la discothèque sous les étoiles?

Le petit crabe mexicain semblait tout à coup bien insignifiant et la petite danse accompagnant l’anecdote, encore plus…

 

Les racoons contre-attaquent! décembre 4, 2007

Classé dans : Faits divers — monosyllabus @ 8:56
Tags: , ,

J’ai des visiteurs nocturnes. J’ai aussi des poubelles. Mes visiteurs aiment les poubelles.

Toute innocente que j’étais, je ne me doutais pas en emménageant dans mon nouveau quartier, bordé d’un charmant boisé, que des voisins à quatre pattes reluquaient mes déchets. D’abord plutôt discrets, élaborant sans doute leur plan d’attaque, les fouineurs aguerris se sont tapé les cuisses en voyant leur butin. Aucun obstacle n’entravant leur chemin, lumière tamisée, festin digne d’un roi… Il n’en fallait pas plus pour que la nouvelle se répande. Qui aurait cru que le bouche à oreille était aussi efficace chez la gent animale?

 Si leur première visite a laissé peu de traces, on ne peut en dire autant des suivantes. Sans doute rassasiées par les ordures du voisinage de plus en plus populeux, les bestioles étaient de plus en plus sélectives. N’en pouvant plus de cueillir les restants de leurs fringales sur ma pelouse, et après quelques vaines tentatives de bravade en pantoufles et robe de chambre, j’ai décidé de prendre les grands moyens : j’ai filé à la quincaillerie du coin, avec tous les hommes dignes de ce nom, et je me suis procurée rien de moins qu’une strap à crochets. Et vlan! Ils n’ont qu’à bien se tenir, les ratons!

Saviez-vous que c’est brillant, un raton? C’est ce que j’ai réalisé au lendemain de ma grande entreprise. Poubelle et strap à crochets reposaient tout affalées dans un champ d’immondices. Force m’est d’avouer que je ne fais pas le poids face à mes adversaires.

Dans ma prochaine vie, je veux être un raton.

 

Doux printemps, quand reviendras-tu? décembre 4, 2007

Classé dans : Non classé — monosyllabus @ 4:17
Tags: , ,

Tout près de 30 centimètres de peaux de lièvre sont tombés sur notre belle capitale. La paresseuse que je suis s’est vite réjouie de ce qu’impliquait la joyeuse bordée : écoles  fermées égalent congé forcé, égalent aussi grasse matinée… 

Je traînassais dans mon pyjama quand la vaillante qui sommeille en moi a soudainement mis un frein à ce moment d’allégresse. Célibataire en manque de muscles, pingre en manque d’une souffleuse, asthmatique en manque d’exercice… Le cocktail par excellence pour se retrouver à l’urgence des suites d’une séance de pelletage intensive! Vivement le printemps et ses tapis gazonnés!

Qu’à cela ne tienne, j’ai enfilé mon attirail hivernal et filé droit dehors pour m’exécuter. (Lire : J’ai couru dans la maison comme une poule pas d’tête pour trouver mon suit défraîchi. “Sont où mes maudites mitaines?! C’pas à moi cette tuque-là! Non, non, non… j’ai pas engraissé! Mes culottes ont encore rapetissé!”)  Il m’a fallu une dizaine de pelletées pour trouver mon air d’aller, et une dizaine d’autres pour le perdre. Me suis-je découragée pour autant? Oh que non! Autrement, comment diable allais-je sortir la voiture de l’entrée pour aller me ravitailler? Car tout le monde sait que 45 minutes d’exercice, c’est un laissez-passer zéro culpabilité pour le service au volant le plus près…

Et puis, comme une apparition de la Sainte Vierge dans une baraque de Sainte-Marthe-sur-le-Lac, l’herbe que j’avais tant souhaité voir quelques heures plus tôt se trouvait là, devant mes yeux ébahis. Eh oui, l’Être suprême avait sûrement entendu ma prière pour m’envoyer la déneigeuse, machine divine qui avait déraciné une grande lisière de tourbe, fraîchement installée à l’automne, avant de la larguer dans mon stationnement enneigé.

La morale de cette histoire? Continuez de prier, mais soyez précis dans vos demandes…