Il avait fait chaud pour un 24 décembre. Le bœuf avait travaillé au champ toute la journée, pendant que l’âne aidait son maître à déménager la voisine. Tous deux assoiffés, ils décidèrent d’aller s’abreuver à même l’alambic que le patron dissimulait tant bien que mal dans la grange.
« C’est de la vraie piquette, mais après une journée pareille, faudrait pas s’en plaindre! », s’exclama l’âne en s’installant confortablement à portée de langue de la fuite qu’avait produite un coup de sabot bien flanqué.
« Ouais, mais on a encore une grosse journée devant nous demain, alors il faudrait y aller mollo quand même », répondit le bœuf encore tout endolori. « Je peux pas croire que le cheval a pris des vacances à ce temps-ci de l’année. Quel inconscient… »
« Bah, il est rendu plutôt sénile de toute façon. C’est pas lui qui va sauver la ferme de la faillite », dit l’âne en se léchant les babines. « J’ai entendu la femme du patron discuter avec la voisine aujourd’hui. Paraît qu’ils veulent transformer la grange en Bed and Breakfast pour arrondir les fins de mois. »
« C’est vrai? Ben dans ce cas-là, il faut les aider à vider l’alambic au plus vite. On ne voudrait pas que la commère du village tombe là-dessus! », s’esclaffa le bœuf en ingurgitant une grande lampée de l’enivrant liquide.
L’âne, on ne peut plus content de vider le réservoir, se joignit à son ami dans une beuverie qui s’étira jusqu’à la tombée de la nuit. Les deux comparses ronflaient à qui mieux mieux quand ils furent réveillés par leurs patrons qui se chamaillaient.
« Tu peux pas les amener là, j’ai pas ramassé “la chose”! On va avoir l’air fin s’ils nous dénoncent! », s’époumonait le patron, semblant ne pas réaliser que le volume de ses arguments n’aiderait sûrement pas sa cause.
« Tu crois qu’on a le temps de faire du ménage? », disait sa femme. « Elle est prête à éclater! Tu veux qu’elle accouche sur le plancher du salon, peut-être? »
« Bon, bon, ça va… Mais tu les fais attendre deux minutes », répondit le patron en s’élançant en direction de la grange. « Un Bed and Breakfast, en plein désert, soupira-t-il, si j’avais su qu’on aurait des clients… »
L’âne et le bœuf empâtés n’eurent pas le temps de déguerpir. L’alcool ayant exalté leur courage mais ralenti leurs réflexes, ils restèrent bien étendus sur la paille, résolus à affronter l’homme qui arrivait à toutes jambes. À peine avait-il traversé le seuil de la porte que le fermier comprit ce qui s’était passé. L’âne et le bœuf tout avachis, la paille détrempée sous leurs pattes, l’alambic cabossé : il était évident que ses bêtes de somme avaient trinqué sans lui. Il ouvrait la bouche pour s’époumoner davantage quand il entendit sa femme approcher avec les invités inattendus. L’âne et le bœuf soupirèrent de soulagement en chœur, pensant qu’ils l’avaient échappé belle… pour l’instant!
« Elle marche drôlement vite pour une bonne-femme enceinte! », se dit le fermier qui avait de plus en plus de mal à contenir sa colère. « Vous deux, vous allez au moins vous rendre utile et garder nos invités au chaud! » Les deux ivrognes se levèrent de peine et de misère et s’installèrent là où leur indiquait leur patron.
La future mère était un peu dégoûtée par l’état des lieux, mais sans réservation, c’est le mieux qu’ils avaient pu trouver elle et son mari. Elle s’assit sur un banc de bois, dur et froid, entre l’âne et le bœuf. Encore réticente face à sa chambre improvisée, elle regarda d’un air apeuré son mari, qui lui-même avait l’air inquiet. « Elles ne vont pas s’emballer vos bêtes, là? », demanda-t-il au couple de fermiers. « Craignez rien, elles ne bougeront pas de là », dit le fermier en retenant un fou rire qui s’était emparé de lui malgré sa mauvaise humeur.
La femme se détendit un peu et commençait à apprécier la chaleur que dégageaient les deux chaufferettes de fortune. Le mari décida donc de s’asseoir auprès d’elle et essaya de s’endormir tandis que le fermier et sa femme regagnaient leur demeure.
Au petit matin, quand le coq chanta, l’homme trouva sa femme serrant sur son cœur un bébé tout rose. « Mais… qu’est-ce qui s’est passé? Comment se fait-il que je n’aie rien entendu?! », balbutia-t-il en s’appuyant sur un coude, les yeux encore à moitié fermés.
« J’en sais trop rien… quand je me suis réveillée, le bébé était couché près de moi, entouré de cadeaux arrivés de je ne sais trop où…», lui dit sa femme, visiblement perturbée par la tournure des événements. « Bon, un autre mystère », répondit-il agacé. « Ça tombe enceinte comme par magie et ça accouche de la même façon! »
L’âne et le bœuf, témoins de la scène, ricanaient dans leur barbe. Parce qu’eux avaient compris ce qui s’était passé… Eh oui, dites-moi qui a besoin d’un épidural quand on respire les vapeurs d’alcool digérées quatre fois par un ruminant aussi gros qu’odorant?