Chroniques d’une fonctionnaire blasée

Parce que la fonction publique abrutit

Rouge, couleur passion? février 28, 2009

Classé dans : Faits divers — monosyllabus @ 2:25

Je me réveille péniblement. La nuit a été courte. J’ai mal dormi. Je me lève discrètement pour ne pas réveiller l’homme qui se complaît encore dans les draps en pagaille après cette terrible nuit. Dehors, c’est le calme après la tempête. Les arbres ont perdu de leurs branches et le ciel de son éclat. Rien ne sera plus jamais pareil. À l’intérieur, dix années de vie commune jonchent le sol de façon désordonnée. Tout a changé, et pourtant, la scène me semble atrocement familière. Je zigzague jusqu’au lavabo pour débarbouiller mon visage meurtri. L’eau se mêle au sang qui a séché sur ma joue. De fines gouttelettes rosées se précipitent sur l’émail blanc. Le rouge, jadis ma préférée, est une couleur que je ne peux plus voir, mais que j’accepte néanmoins d’arborer de plus en plus souvent.

Rien ne laissait présager un tel dénouement. Quand je lui ai tendu la main la toute première fois, j’étais loin de me douter que ma tête, mon cœur et tout le reste allaient aussi se prendre dans l’engrenage. C’est que les roues tournent lentement, nous balançant au visage quelques filets de graisse au passage pour nous embrouiller la vue. Pas beaucoup, juste ce qu’il faut.

Ce qu’il est beau. Vous devriez le voir dans ses costumes bien taillés, ses jeans ajustés. Même le plus défraîchi de ses pyjamas lui donne un look d’enfer. L’assurance qui transpire par chacune des pores de sa peau, le désir qui se lit dans ses yeux… c’est fou comme il est attirant. C’est son sourire qui m’a gagnée. Je l’observais depuis un moment déjà. Chaque jour, il passait prendre un double espresso au café où je travaillais. Je me dissimulais derrière les colonnes de la cuisine, la toque de papier bien calée sur la tête, comme pour me fondre au décor. Même si j’aimerais croire qu’il a su reconnaître en moi un charme bien caché, je crois que c’est l’odeur de la peur qui l’a fait se retourner sur mon passage. C’est que la race humaine n’a pas encore réussi à chasser la bête qui sommeille en elle, pas plus que les plus bas instincts qui l’animent.

Je m’assois sur le lit. Je le regarde dormir. Il a un air d’ange avec cette mèche de cheveux qui lui tombe sur le visage et ses poings qu’il tient fermés près de son cœur. J’ai une envie folle de le serrer dans mes bras. Je veux le retenir, lui dire que tout va s’arranger, que je vais changer, pour lui. Que je l’aime. Mon amour me serre les tripes si fort que j’en perds la voix. Aucun son ne sort de ma bouche quand je veux lui crier de rester près de moi. Je sais qu’il est déjà loin, même s’il dort à quelques centimètres de moi. J’ai peur qu’il ne s’enfuit de nouveau en voyant mes yeux bouffis et mon air abattu. Il part pour oublier que c’est lui qui m’a mise dans cet état, pour pouvoir recommencer sans trop de culpabilité à la première occasion. Il revient toujours, mais si cette fois c’était la bonne? Qui sinon lui pourrait aimer la fille gauche et pas trop belle que je suis?

Je n’ai jamais eu trop de succès avec les garçons. À l’école, j’étais celle que l’on aimait oublier. Jamais vraiment persécutée, mais jamais trop remarquée non plus. J’avais bien une ou deux amies, mais même elles semblaient parfois oublier mon existence. J’ai néanmoins cheminé à travers les années sans trop de problème, ne me permettant toutefois pas de briller comme l’étoile filante que j’aurais pu devenir. Malgré un potentiel certain, j’ai préféré m’en tenir à la simplicité des études secondaires, pour finir commis dans un bistro sans grande envergure. Quoi de mieux pour une fille ordinaire qu’une existence ordinaire dans un monde ordinaire?

Mais voilà un jour que ce bel inconnu me remarque. À la fois gênée, confuse et exaltée devant la soudaine attention que l’on me prêtait, j’ai accepté sans hésitation aucune de me laisser emporter dans la folie de la passion des premiers jours. Il était arrivé, mon beau prince. Même si j’en avais maintes fois rêvé, je n’avais jamais cru pouvoir goûter un jour au plaisir de l’abandon total. Telle une enfant longtemps privée de dessert, je me suis régalée de chacune des bouchées de ce bonheur dans lequel je croquais maintenant à pleines dents.

Le bonheur est éphémère. Je ne me rappelle plus à quand remonte notre dernier fou rire, notre dernier tête à tête. Je me souviens du 5 mars, ma première enflure. Du 12 mai, ma première entorse. Du 3 juillet, ma première dent cassée. Du 8 août, mon premier œil au beurre noir. Du 13 septembre, du 4 octobre, du 2 novembre… Mon amour me dit qu’on a ce qu’on mérite. Après tout, c’est bien ce que je méritais pour m’être imaginée un instant que la vie pouvait prendre une nouvelle saveur. Il faut savoir garder sa place, et j’ai joué les imposteurs déjà trop longtemps.

Je le sens bouger. Il se réveille. Je lui souris gentiment. Il me regarde avec dédain avant de récupérer ses vêtements en boule sur le plancher et de les enfiler à la hâte. Il me dit qu’il ne peut pas me voir comme ça. Il sort sans même se retourner, en me prévenant qu’il veut trouver la maison rangée à son retour. C’est bizarre, aujourd’hui, je ne me précipite pas pour exécuter ses ordres. J’ignore pourquoi, mais tout l’amour que je voulais encore lui témoigner il y a quelques minutes a disparu.

La vie est ainsi faite. Elle met parfois sur notre route des gens qui nous poussent à grandir. On ne comprend pas toujours tout de suite ce qu’on doit faire de toute cette « croissance », mais un jour, sans qu’on sache trop pourquoi, tout devient clair.

Je pousse l’épais rideau marron qui pare la grande fenêtre du salon. Le ciel est toujours gris, mais je vois poindre à l’horizon une lueur orangée. Je détourne le regard pour pouvoir observer une dernière fois ce que je ne verrai plus jamais. Le coin de la cuisine où je me réfugiais dans l’espoir d’éviter les coups. Le lit où j’ai trop souvent tenté d’acheter la paix. La salle de bains où j’ai cru pleurer cent fois toutes les larmes de mon corps. Je regarde, j’enregistre, puis j’efface tout. Je me dirige d’un pas lent mais décidé vers la porte.

Je fonce droit devant, sans savoir où ma nouvelle route me mènera, consciente que ce sera sans doute vers des cieux plus cléments.