Je ne tiens jamais, ou très rarement, jusqu’à la parade du last call. Vous savez, ce rituel de séduction nocturne auquel s’adonne la faune juvénile quand il ne lui reste plus que quelques chansons sirupeuses pour briller sous les stroboscopes? Celui où défilent des femelles, plus dévêtues les unes que les autres, dans l’espoir d’attirer le regard du mâle alpha de la meute? Et à l’inverse de la chaîne alimentaire, ce n’est pas le moins fort qui sera mangé le premier… Je m’éclipse généralement avant ce malheureux étalage de manques affectifs, de peur de croiser la trajectoire d’une giclée de phéromones perdues. Il faut bien que vieillesse se pousse pour que jeunesse se passe!
Mais à quel âge est-ce qu’on devient vieux? À 34 ans, j’espère me poser longtemps la question, preuve que je ne me considère pas encore mûre pour l’auspice. À peine quelques ridulettes, encore le goût de l’aventure, des mini-jupes, des talons hauts et des cocktails multicolores sirotés en bonne compagnie, je crois avoir pas mal tout ce qu’il faut pour rester jeune d’esprit. Bon, j’ai bien une armée de cheveux gris qui sont apparus prématurément, résidus héréditaires que j’essaie de camoufler tant bien que mal, mais sinon, tout baigne.
Pourtant, une simple virée dans les bars m’amène inévitablement à me regarder dans le miroir en me demandant où est passée ma jeunesse, mais surtout, quand elle a fini par me lâcher! Hier encore, mon corps me suivait dans mes nuits de batifolage. Juchée sur un promontoire aux abords de la piste de danse et habitée par les rythmes plus ou moins endiablés que crachaient les boîtes de son, je me dandinais à m’en disloquer les hanches. Aujourd’hui, je me magasine un siège dans un coin quasi désert de l’endroit, regardant de loin celles qui ont pris ma place sur le piédestal. Mon audace se serait-elle enfuie par la même porte que la fermeté de mon galbe? Le monde m’a appartenu tant et aussi longtemps que mes attributs féminins ont bien voulu pointer le Nord. Depuis, j’ai un penchant de plus en plus marqué pour le continent austral.
Bon, bon, il ne faudrait tout de même pas dramatiser. La vieille est encore capable – elle n’en a simplement plus envie! C’est tout de même charmant de s’endormir blottie sous sa couette au terme d’une bonne séance de Sex and the City, arrosée de quelques verres de jus de canneberge. (Ben quoi? C’est moins dur pour le foie que les cosmos et excellent pour la santé du transit urinaire.) C’est donc vrai que chaque âge a son charme.
Les étapes de la vie arrivent parfois plus vite qu’on ne le pense, mais ce n’est pas une raison pour les devancer. Oui, j’assume mon affection pour les tailles élastiques et les soutiens-gorge tout confort, mais je me refuse encore de m’inscrire dans une ligue de curling ou de fouler les terrains de pétanque le beau temps venu. Ça viendra bien, remarquez.
Je me console en me disant que mes années folles auront duré le temps de quelques modes vestimentaires, pas assez pour me mériter une greffe de la hanche à l’aube de mes soixante ans. En attendant les bobos, les pilules et les séances de placotage dans les salles d’attente, je vais tâcher de savourer chaque instant qui passe, parce que je sais plus que jamais que le temps file, qu’on le veuille ou non.